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INTERVIEW DANS LE FIGARO D'ARNAUD LAGARDÈRE "EN DIX ANS, LAGARDÈRE EST DEVENU 100% MÉDIA"

Propos recueillis par Marie-Laetitia Bonavita, Gaëtan de Capèle, Yann Le Galès et Enguérand Renault
13/03/2008
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«Nous prévoyons encore cette année une croissance du résultat opérationnel de 3 à 7 %», confie Arnaud Lagardère.
«Nous prévoyons encore cette année une croissance du résultat opérationnel de 3 à 7 %», confie Arnaud Lagardère.

Arnaud Lagardère s'explique aujourd'hui sur sa stratégie, l'avenir d'EADS et la conjoncture économique.

LE FIGARO. - Vous avez présenté, hier, les comptes 2007 qui pour la première fois n'intègrent plus EADS. Est-ce un signal fort ?
Arnaud LAGARDÈRE. - Oui, c'est un symbole important. A la question : qu'est-ce que le groupe Lagardère, la réponse est désormais simple, c'est un groupe média. C'est pourquoi nous n'avons pas consolidé EADS dans nos comptes 2007. L'année dernière, toutes nos branches d'activité ont dépassé nos prévisions. Les entités sport et média ont été les véritables moteurs de croissance et ont dégagé des marges élevées. La branche édition a fait preuve de solidité et la branche presse a connu un net redressement. Au total, le résultat opérationnel du groupe a progressé de 10 %, à données comparables, pour atteindre 636 millions d'euros. Pour 2008, nous prévoyons encore une croissance du résultat opérationnel de 3 à 7 % alors même que nous avons choisi un scénario dans lequel l'euro est à 1,50 dollar et l'économie mondiale traverse une légère récession.

Cela fait dix ans que vous êtes devenu cogérant du groupe et cinq ans que vous le dirigez depuis la mort de votre père. Comment Lagardère s'est-il transformé durant cette période ?

En dix ans, j'ai réalisé la mutation complète du groupe Lagardère. Hier, c'était un ensemble d'actifs hétéroclites, sur lesquels nous n'avions généralement pas le contrôle capitalistique. Aujourd'hui, c'est un groupe dont le cœur de métier est les médias et dont le principe de gouvernance est le contrôle du capital de la quasi-totalité de ses composantes.

En dix ans, nous avons investi environ 2 milliards d'euros dans les médias, avec les rachats d'une partie de l'édition de Vivendi Publishing et de Time Warner Book pour environ 1,1 milliard d'euros, de Sportfive dans le sport pour 860 millions et nous avons dépensé pratiquement 200 millions d'euros en acquérant des sociétés Internet. Mais dans le même temps nous avons cédé des actifs dont nous ne détenions pas le contrôle, pour environ 1 milliard d'euros.

Lagardère excelle dans le rôle de banquier d'affaires, mais sa stratégie n'est guère lisible. Qu'en est-il ?

Pour mes actionnaires, il y a plus important que d'avoir une stratégie lisible : c'est d'avoir une stratégie efficace. Or, depuis dix ans, Lagardère a démontré qu'il sait être très efficace. Les chiffres sont plus forts que les mots. Chaque année depuis dix ans, le groupe a augmenté son résultat opérationnel de 11,8 % en moyenne et ce, quelle que soit la conjoncture économique. Parce que notre groupe est un groupe familial, il a la chance de pouvoir se projeter sur le long terme et de ne pas être contraint de suivre les modes année après année.

Aujourd'hui, nous avons construit un ensemble cohérent réparti en quatre branches : l'édition, la distribution, le sport, et enfin la presse et l'audiovisuel. Nos décisions ne sont pas conditionnées par le jugement des marchés. Lorsque nous avons racheté Sportfive, nous avons fait l'unanimité contre nous. Aujourd'hui, c'est la branche la plus dynamique et la plus rentable avec une marge opérationnelle de 15 %. Depuis la cession de Club Internet, nous évitons d'être schizophrène en nous posant la question de savoir qui du média traditionnel ou de l'Internet va gagner. Notre stratégie, c'est de raisonner sur les droits, les événements sportifs et les contenus.

Vous êtes présent dans la télé, la radio, la presse, l'édition et le sport. Privilégiez-vous un secteur plutôt qu'un autre ?

Oui. Ces trois dernières années, Lagardère a eu l'opportunité de se renforcer considérablement dans l'édition et nous l'avons saisi. Résultat, Hachette Livre est passé du 14e au 2e rang mondial. Dans la télévision, je pensais, il y a encore trois ans, que Lagardère devait contrôler une chaîne puissante. J'ai changé d'avis, et nous n'avons pas l'intention d'acquérir TF1 si elle était à vendre un jour ou France 2 si elle était privatisée, ce que je ne crois pas. Aujourd'hui, nous avons une participation de 20 % dans Groupe Canal +. Je pense que son modèle économique, fondé précisément sur des contenus premium, est mieux protégé que celui de la télévision en clair. Nous avons le choix entre monter à 34 % du capital ou céder nos parts. Nous n'avons pas encore pris de décision. Mais je le redis, je préfère investir aujourd'hui dans des événements exclusifs et des droits que je détiendrais complètement.

Pendant longtemps, nous n'avons pas investi dans la production audiovisuelle car nous n'avions pas tranché la question de savoir si nous voulions être diffuseur ou producteur. Aujourd'hui, nous avons penché pour la deuxième solution. Lagardère va donc participer au mouvement de concentration dans la production audiovisuelle pour en devenir un leader. Enfin, nous allons continuer de nous développer dans le sport. Il existe de très nombreux événements sportifs et de nombreux groupes à racheter, notamment en Asie et Amérique du Sud. Aujourd'hui, le sport représente 5 % du chiffre d'affaires et 10 % du résultat d'exploitation. À terme, il devrait peser entre 20 % et 30 % du bénéfice opérationnel, à égalité avec les trois autres secteurs.

Maintenez-vous que la presse papier n'a pas d'avenir ?

J'ai dit que la presse quotidienne, comme la presse magazine d'ailleurs, est condamnée à terme si elle ne repense pas son modèle. Mais si elle le fait, et nous nous y employons, elle a encore un grand avenir. Nous avons choisi de concentrer nos efforts sur un nombre réduit de domaines comme l'automobile, le féminin, l'information et le people.

Dans ce cas pourquoi investir dans le groupe Le Monde ?Au départ, nous sommes entrés dans le groupe pour créer le site lemonde.fr. Puis nous avons accompagné le développement du quotidien en reprenant la régie publicitaire, avec laquelle nous gagnons de l'argent. Un jour ou l'autre, pour assurer la pérennité du Monde, on nous proposera de monter dans le capital. Notre réponse dépendra de deux conditions. Que deviendra lemonde.fr et comment s'y retrouvera-t-on financièrement ? Le pouvoir éditorial ne m'intéresse pas, je veux un pouvoir économique. Je ne veux pas que le quotidien tue le site et réciproquement. Il va falloir réconcilier les deux et je ferai tout pour que Bruno Patino reste à la tête du monde.fr.

Votre stratégie est orientée vers les médias. Pourquoi restez-vous au capital d'EADS dont vous détenez 12,5 % ?

Nous restons pour deux raisons. Premièrement, j'estime que le cours de l'action n'est pas là où il devrait être. Il existe un réel potentiel de hausse. Céder notre participation dans EADS ne serait donc pas aujourd'hui dans l'intérêt de nos actionnaires. Deuxièmement, lors du changement de gouvernance en juillet 2007, nous avons pris l'engagement d'accompagner pendant un certain temps l'effort qui est réalisé par tout le monde. Nous serons fidèles à notre parole.

Êtes-vous favorable à la mise en place d'une action préférentielle ou golden share chez EADS ?

ll est tout à fait légitime que les gouvernements français et allemand cherchent à protéger leurs intérêts. Mais ce serait une grave erreur si cette golden share allait à l'encontre de l'intérêt des petits comme des grands actionnaires ou si elle gelait excessivement les actifs de l'entreprise. Je suis donc pour une golden share raisonnable, d'autant que Bruxelles est hostile à ces mécanismes.

La crise financière américaine et la faiblesse du dollar vous inquiètent-elles ? Quel est son impact sur le groupe ?

La faiblesse du dollar est inquiétante pour EADS, mais a peu d'impact sur le groupe Lagardère compte tenu de la mutation accomplie. Les États-Unis ne représentent plus que 11 % de notre résultat opérationnel contre 25 % en 1998, et le marché américain n'est plus un moteur de croissance décisif pour nous. Cette crise a des aspects inquiétants car elle se traduit par une restriction des liquidités mais elle a aussi des avantages. Ainsi, nous ne sommes plus en concurrence avec des fonds d'investissement pour les acquisitions.

Cette crise est une aubaine pour les fonds souverains. Faut-il les craindre ?

Je suis favorable aux fonds souverains car ce sont des investisseurs à plus long terme que les autres. Ils sont loyaux. Je suis satisfait de la présence du Qatar dans le capital du groupe Lagardère. De plus, nous n'avons rien à craindre puisque la loi interdit à des non-européens de détenir plus de 20 % du capital d'un groupe de médias.

Le patronat français est divisé. Une bataille oppose le Medef de Laurence Parisot et l'UIMM. Qu'en pensez-vous ?

Notre groupe est une entreprise indépendante qui a choisi de ne pas être membre du Medef et qui ne s'est donc jamais engagée dans ce type de débat. Vous comprendrez que je ne le fasse pas davantage aujourd'hui.

Redoutez-vous les prochaines décisions de l'Autorité des marchés financiers (AMF) dans le possible délit d'initié chez EADS ?

J'ai apporté toutes les précisions qui nous ont été demandées. Je suis serein.

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